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Tu ne crains la fureur de ma plume animée,
Pensant que je n’ai rien à dire contre toi,
Sinon ce que ta rage a vomi contre moi,
Grinçant comme un mâtin la dent envenimée.
Tu crois que je n’en sais que par la renommée,
Et que quand j’aurai dit que tu n’as point de foi,
Que tu es affronteur, que tu es traître au Roi,
Que j’aurai contre toi ma force consommée,
Tu penses que je n’ai rien de quoi me venger,
Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger :
Mais j’ai bien quelque chose encore plus mordante.
Et quoi ? l’amour d’Orphée ? et que tu ne sus onc
Que c’est de croire en Dieu ? non. Quel vice est-ce donc ?
C’est, pour le faire court, que tu es un pédante.
Joachim Du Bellay,Les Regrets,Tu ne crains la fureur de ma plume animée.
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Se trouvant interrompu, il abandonna sa figurine et bientôt se dirigea vers la table, y prit un grand livre qui s’y trouvait, le posa sur ses genoux et se mit à en compter les pages avec une méthodique régularité ; à chaque cinquantième page – ce fut du moins ce que j’en conclus – il s’arrêtait un instant, regardait dans le vague, et émettait un long sifflement perlé qui témoignait de son étonnement ; il semblait recommencer à un comme s’il ne savait pas compter au-delà de cinquante et ce n’était que cette accumulation de cinquantaines qui excitait son admiration quant au nombre de pages.
Je le regardais avec beaucoup d’intérêt. Tout sauvage qu’il était, et si hideusement défiguré – à mon goût du moins – l’expression de son visage était loin d’être déplaisante. Une âme ne peut se dissimuler. Sous ses tatouages de l’autre monde, je croyais découvrir un cœur simple et honnête, et dans ses larges yeux profonds, ardents, sombres et hardis, un esprit propre à défier mille démons. D’autre part, le païen avait une attitude altière que sa singularité n’entamait guère. Il avait l’air d’un homme qui ne s’était jamais montré obséquieux et qui n’avait rien dû à personne. Que son front parût plus franc, plus lumineux et plus grand du fait qu’il avait la tête rasée, je ne me risquerai pas à l’affirmer, mais il est certain que le moule de son crâne était phrénologiquement des meilleurs. Si ridicule que cela paraisse, il me rappelait le général Washington, tel que le représentent les bustes populaires. Au-dessus d’arcades sourcilières saillantes, pareilles à deux promontoires boisés dru, il avait cette même dépression longue et régulière… Queequeg était un sosie de George Washington en plus cannibale.
Tandis que feignant à demi de regarder la tempête par la croisée, je me livrais à cet examen minutieux de sa personne, il ne prit nullement garde à ma présence, ne broncha pas et ne leva même pas les yeux, paraissant tout entier absorbé à compter les pages du livre merveilleux. En pensant à la manière fraternelle dont nous avions dormi ensemble la nuit précédente, en me remémorant plus particulièrement ce bras qui me tenait tendrement au matin, je trouvai son indifférence très étrange. Mais les sauvages sont des êtres singuliers, parfois on ne sait pas comment les prendre. De prime abord ils sont impressionnants, leur sereine maîtrise d’eux-mêmes et leur simplicité paraissent une sagesse socratique. J’avais également remarqué que Queequeg frayait à peine, pour ne pas dire pas du tout, avec les marins qui fréquentaient l’auberge. Il ne faisait point d’avance et ne paraissait pas désireux d’étendre le cercle de ses relations. J’en étais surpris et frappé, et en y réfléchissant j’y trouvais un côté sublime. Voilà un homme qui, étant à quelque vingt mille milles de chez lui, en passant par le cap Horn – la seule route possible – était, dès lors, jeté parmi des êtres qui lui étaient aussi étrangers que s’il eût été transplanté sur la planète Jupiter. Pourtant il paraissait parfaitement à l’aise, conservant un calme absolu, se suffisant à lui-même, d’humeur égale. Tout cela exprimait les nuances d’une admirable philosophie, encore qu’il ignorât sans aucun doute jusqu’à l’existence d’une telle chose.
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Herman Melville,Moby Dick,Chapitre X_Un ami de coeur_Extrait.
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Ma tante Rose,installée sur la terrasse dans un fauteuil d'osier,donnait son biberon au cousin Pierre,qui traduisait son enthousiasme en remuant ses doigts de pieds.
L'oncle Jules était assez rouge,et beaucoup plus gai que jamais:il parlait d'une voix forte,et roulait les Rr comme une crécelle.Sur la table ronde en fer,il y avait deux bouteilles vides et une troisième encore à demi pleine de vin rouge.
-Ah!vous voilà,Joseph!s'écria-t-il avec une joie surprenante.Vous voilà enfin!Je commençais à me demander si vous n'aviez pas fait naufrage en rroute!
Mon père le regarda assez froidement:
-En tout cas,dit-il,vous aviez de quoi nous attendre!et il montra du doigt les trois bouteilles.
-Mon cher ami,dit l'oncle,vous saurez que le vin est un aliment indispensable aux travailleurs de force,et surtout aux déménageurs.Je veux dire le vin naturel,et celui-ci vient de chez moi!D'ailleurs,vous-même,quand vous aurez fini de décharger vos meubles,vous serez bien aise d'en siffler un gobelet!
-Mon cher Jules,dit mon père,j'en boirai peut-être deux doigts,pour faire honneur à votre production.Mais je n'en "sifflerai pas un gobelet",comme vous le dites si bien.Un gobelet de ce vin-là contient probablement cinq centilitres d'alcool pur,et je ne suis pas assez habitué à ce poison pour en supporter une dose dont l'injection sous-cutanée suffirait à tuer trois chiens de bonne taille.Voyez d'ailleurs dans quel état l'Alcool a mis cet homme!
Il montra le déménageur,qui suçotait sa tombante moustache, et s'approchait en titubant de la voiture,les yeux rougis et l'haleine courte.Il prit une table de nuit sous un bras,deux chaises sous l'autre,et tenta de franchir la porte d'un grand élan.Mais il resta coincé entre deux craquements,et la pression de la table de nuit fit jaillir de sa vaste bedaine une éructation tonitruante.
Ma mère se détourna pour rire, et ma tante Rose pouffa.Paul était au comble de la joie,mais pour moi,je ne riais pas:je m'attendais à le voir tomber entre les débris de ces meubles,dans les spasmes de l'agonie.
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Marcel Pagnol,La gloire de mon père_Extrait,Editions Presse Pocket,1976.
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